En Marche “Ce mouvement va perdre son âme”

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“Ce mouvement va perdre son âme”

 

Référent de la République En Marche en Haute-Savoie, Guillaume Gibouin a démissionné de ce poste en septembre, à quelques mois des municipales. Son diagnostic vis à vis du parti présidentiel est désormais très dur. Entretien. Par Maud Guillot

 

Pourquoi avez-vous démissionné il y a quelques semaines ?

Guillaume Gibouin : J’ai pris cette décision après les Européennes de mai 2019 mais j’avais différé cette annonce car on attendait l’investiture de la député LREM Frédérique Lardet à Annecy face au maire sortant Jean-Luc Rigaut. Je ne voulais pas interférer avec cette annonce, qui n’est finalement jamais venue.

Et sur le fond, quels étaient vos points de désaccord avec ce mouvement ?

Je suis issu du milieu associatif. J’ai notamment été président des clubs alpins, fédération sportive qui regroupe 120 clubs sur Rhône-Alpes et 35 000 adhérents. C’est à ce titre que le socialiste Jean-Jack Queyranne m’a sollicité pour entrer au Conseil régional en 2015. J’ai accepté car j’avais bien aimé travailler avec lui. Mais je n’avais jamais milité avant et je me définirais plutôt de centre-droit... J’ai été adhérent au Modem quelques années. Par ailleurs, le positionnement de Laurent Wauquiez ne me plaisait pas du tout.

C’est comme ça que vous êtes passé chez En marche ?

Assez rapidement, je me suis dit que le fonctionnement de la vie politique ne me convenait pas, avec des décisions déconnectées du quotidien des citoyens. Quand Emmanuel Macron a lancé En Marche avec une volonté d’ouvrir la politique à des gens de la société civile, dans un positionnement centriste, ça m’a effectivement séduit.

Vous êtes rapidement devenu référent de ce mouvement en Haute-Savoie ?

Oui, en juin 2016, avec l’appui d’Olivier Véran et de Benjamin Griveaux. J’ai fait partie des 7 ou 8 premiers référents nommés au niveau national. Tout s’est bien passé la première année. Les choses ont commencé à se gâter quelques mois après les élections des députés en juin 2017. Je me suis rendu compte que ceux qui étaient issus de la société civile, ne trouvaient pas leur place aux côtés des politiques expérimentés, alors même qu’on était allés les chercher pour la campagne.

Il faut forcément un temps d’adaptation...

Oui, mais la réalité, c’est qu’on ne les encourageait pas. Les postes importants ont été répartis entre d’anciens politiques. On a petit à petit mis de côté les nouveaux alors qu’ils avaient des compétences. A l’été 2018, j’ai écrit à Emmanuel Macron pour lui rappeler ses discours du début : qu’on devait rester ouverts et choisir des gens meilleurs que nous... Je voyais qu’on se refermait sur nous-mêmes.

Le renouvellement proposé pendant la campagne électoral n’était donc pas si effectif que ça...

Non, il y a eu des noms nouveaux, mais dans les faits, ce sont toujours les mêmes qui tirent les ficelles. Les experts du petit jeu politique ont cette capacité à écarter les autres et à se placer, même s’ils ne connaissent pas les dossiers ou n’ont aucune compétence technique. D’ailleurs, il suffit de regarder les noms de nos conseillers politiques : ils sont tous recasés d’anciens partis car c’est leur boulot. Et ils n’ont pas changé de méthodes de travail.

Mais le métier de député, ça s’apprend, ça demande de l’expérience...

Oui, mais la promesse de notre mouvement, c’était justement de transformer la vie politique, en évitant que les élus ne mettent trois mandats avant d’être efficaces... Notre rôle était donc d’accompagner ces personnes. Beaucoup des nouveaux sont désormais dégoutés et lassés. Dans trois ans, je fais le pari qu’il n’y aura pas beaucoup de volontaires pour repartir.

En quoi les Européennes ont-elles fini de vous convaincre ?

Je n’ai pas arrêté de tirer la sonnette d’alarme. J’ai toujours dit ce que je pensais. Les relations se sont tendues avec l’appareil du parti même si j’ai toujours été soutenu par Emmanuel Macron. J’ai d’ailleurs encore quelques contacts avec lui. Mais je n’en pouvais plus.

Mais est-ce que ce parti ne s’est pas tout simplement normalisé dans son fonctionnement parce la politique l’exige ?

Pas du tout. Je pense que Stanislas Guerini, comme Emmanuel Macron, qui ne sont pas dans cette démarche, sont débordés par des fonctions de représentation et qu’ils ne peuvent pas veiller au quotidien au respect de ce renouvellement. En revanche, je pense qu’ils auraient pu, de temps en temps, siffler la fin à la récréation.

Ce n’était pas un peu naïf de penser que les méthodes politiques allaient changer en un mandat ?

Peut-être mais on a été nombreux à être naïfs au vu de l’engouement qu’Emmanuel Macron a suscité. C’était une demande sociétale forte. Si on ne va pas au bout de cette démarche, Emmanuel Macron deviendra un politique comme les autres au cours du prochain mandat.

Au delà du fonctionnement interne, étiez-vous en désaccord avec la politique appliquée par Emmanuel Macron ?

Non. Je suis d’accord avec l’ensemble du programme mais pas avec la façon dont on l’applique. Quand je discute avec les membres du QG à Paris, j’ai plus l’impression d’être aux MJS que dans un parti ouvert ! Autre exemple : quasiment aucune équipe départementale n’est paritaire, sauf la nôtre en Haute-Savoie, alors qu’on plaide cette parité homme-femme haut et fort. On m’a répondu que ça prenait trop de temps... Mais en réalité, on a été mauvais sur l’animation du mouvement depuis deux ans.

Que reprochez-vous à cette animation interne ?

On avait des comités locaux, avec beaucoup de nouveaux adhérents. Depuis 2017, on les a  plus souvent consultés sur les statuts internes que sur le fond ou la politique menée. On n’a pas fait remonter les idées du terrain. Résultats, on se retrouve avec des bases militantes en baisse. Même si la Haute-Savoie reste un département actif avec un solde positif en termes d’adhérents. Ce qui n’est pas le cas partout.

Est-ce que votre fédération locale a eu la main sur les investitures pour les municipales en Haute-Savoie ?

Non. On a été décisionnaire sur les législatives car c’est nous qui avons fait remonter les profils. Mais pas pour les municipales. C’est Paris qui décide en fonction des rapports de force à l’Assemblée nationale, des copinages entre tel et tel homme politique... On ne tient pas compte de la situation locale. La situation va être explosive à Chambéry, comme elle l’a été à Annecy.

Mais si Jean-Luc Rigaut est Macron-compatible, pourquoi ne pas le soutenir ?

Rigaut est président de l’Assemblée des Communautés de France, l’AdCF, seule association d’élus qui a soutenu le Gouvernement, notamment au moment de la contractualisation. Donc on le remercie en ne lui opposant pas de candidat En Marche. Mais au niveau local, il n’a pas cessé de taper sur le Gouvernement ! Il a même refusé de communiquer sur la contractualisation. Et bien entendu, on ne regarde pas son projet pour Annecy et ses habitants. Ce qui compte, c’est sa position nationale.

Résultat, Frédérique Lardet risque de se présenter sans étiquette...

Oui, la député Frédérique Lardet qui voulait représenter LREM s’est lancée sans investiture. Elle est soutenue par une large majorité des adhérents d’En Marche en Haute-Savoie. Reste à savoir si le parti préférera soutenir Jean-Luc Rigaut, un UDI, à une de ses députés ! En tout cas, elle ira jusqu’au bout.

Et à Chambéry avec Michel Dantin ?

Là, c’est encore autre chose. Je pense que le député Modem Patrick Mignola a dealé avec Les Républicains. Il souhaiterait imposer sa protégée Marina Ferrari à Aix les bains. En échange, il laisserait Michel Dantin tranquille à Chambéry. Mais les militants d’En Marche risquent de ne pas s’y retrouver complètement...

Mais est-ce que ces accords ne sont pas nécessaires pour implanter localement LREM qui n’a aucun ancrage ?

A aller chercher des alliances contre-nature, le mouvement va y perdre son âme. Il perdra aussi les élections. Il aurait peut-être mieux valu positionner quelques personnes dans quelques communes. Beaucoup d’élus en place, de gauche comme de droite, demandent l’étiquette En Marche. C’est la solution de facilité. J’ai de sérieux doutes sur ce que ça va donner en termes de fidélité et de soutien derrière. Je reste sceptique pour les sénatoriales puis les régionales.